Un mois à l’Espace Saint-Mengold / Février 2012 / Fré Werbrouck

L’équipe : Fré Werbrouck (chorégraphe), Claire Farah (scénographe), Eve Giordani (plasticienne, vidéaste), Delphine Brual (danseuse, comédienne)


Un temps – Un espace – Une écoute

Un temps donné, pris, coupé du flux habituel (trop rapide), dans un espace, une ancienne église (pas une salle de danse) hors de Bruxelles, loin des grandes mouvances artistiques, à Huy, avec un gîte à disposition, avec une écoute, une personne, Gabriella, qui discrètement accompagne, garde les fenêtres ouvertes, pose des questions, force à se dire à soi-même : «ce temps est pour toi, profites-en, c’est ta recherche !»

Depuis un certain temps beaucoup de questions tournaient autour de ma pratique artistique mais aussi sur la vie qu’elle engendre, la précarité liée à ce genre de profession, la difficulté à se situer face à une culture de plus en plus convenue et commerciale. Artistiquement je sentais qu’il me fallait un renouveau, une forme ou un rythme qui me permette d’être plus honnête et plus proche de moi, de mes envies, de mes engagements, revenir à l’essentiel en art : rejoindre encore et toujours plus la singularité de sa parole, pour l’offrir aux autres comme une bulle, un espace vierge… trouver une nouvelle énergie pour redonner du sens à ce métier choisi et aux aléas qui peuvent l’accompagner. Et cela prend du temps ! Ca n’a pas duré un mois bien sûr, c’est un processus lent, débuté deux ans auparavant avec la série des Petites morsures sur le vide. Mais la période de recherche de février 2012 dans le cadre du Pôle de recherche chorégraphique a représenté l’espace et le temps nécessaire pour se délester, aboutir, accoucher, respirer et avoir des envies neuves, revigorantes.

Le fait de n’être à aucun moment dans le souci de produire et de prouver a été très bénéfique. Cela crée un soulagement et permet de ce fait des ouvertures.

Tout est mis en place pour le travail (le temps définit, le lieu adapté, le soutient technique) et puis c’est la page blanche, le temps ouvert, les questions : que faire de cet espace et de ce temps blanc ? C’est une expérience. J’avais donné comme thème de travail à mon équipe : le geste des métiers et l’intime de la pensée qui l’accompagne. J’avais précisé que chacun serait libre d’avancer comme il le voulait avec des réunions communes et des moments de travail en groupe bien sûr. L’idée était de créer une synergie dans laquelle chacun aurait des grands moments d’autonomie et de solitude pour se confronter personnellement à la recherche. J’avais à la fois envie de cette synergie, d’un échange avec des partenaires de travail et aussi besoin de mon espace, de temps pour penser, vagabonder, écrire, essayer, sans être dans la gestion d’une équipe. Et cela s’est fait, nous avons commencé par nous installer dans cette grande église, au milieu des pierres brutes et des colonnes, avons placé des tables, des chaises, un divan, un tapis, un thermos et des tasses… Chacun a créé son espace. Nous n’étions pas toujours toutes là, certains jours j’étais seule, et c’était nécessaire.

Chaque jour nous prenions une photo de Delphine et du cloître, à la même heure, au même endroit et je plantais des graines de capucine, sortait un bulbe de jonquille… pointer le temps, mêler art et vie, faire des actions quotidiennes rassurantes pour laisser la pensée tranquille et justement alors, sans forcer avoir des envies, des idées, des réflexions.


Peu à peu l’espace s’est chargé de nos expériences, tout restait en place, rien n’était nettoyé ou rangé, nous avons apporté des matières, fait des essais et chaque trace de cela était préservée, pour garder la marque du temps, inscrire l’espace.

Une fois par semaine environ j’avais un rendez-vous avec Gabriella, elle me posait des questions sur le travail, je pouvais lui dire mes doutes et mes idées, synthétiser les choses, prendre un peu de recul. Sans intervenir aucunement dans le processus de recherche, elle me poussait à m’aventurer, à prendre mon temps, à aller vers mes vraies envies.

Cartographie de la recherche – Notes (Extraits) – Fré Werbrouck

Février 2012

Un mois avant le début du temps de travail à Huy je suis sans trop savoir. Avec un peu d’inquiétudes, pas trop – elles ont déjà été éprouvées et s’effacent doucement. Je prévois de faire des ateliers avec des dames entre 55 et 85 ans, sur le geste au quotidien, les métiers purement féminins. Je prends Alain Cavalier et ses 24 portraits comme ange gardien. Je n’attends finalement pas grand chose et me demande parfois comment je vais utiliser ce temps qui m’est offert. Alors je pense à ces ateliers, ils me rassurent. Finalement nous n’aurons que deux réponses à l’appel.

Je rencontre Delphine un mois avant le début de la résidence, elle est comédienne, danseuse de Butoh et parisienne. Elle vient d’ailleurs, pas de la danse contemporaine, pas de Bruxelles, cela me plait, je dois changer mes assises.

2 février

Filmer l’arrivée en train – Planter des graines et des bulbes chaque jour – Faire chaque jour une photo de Delphine (même heure, même place) – Faire chaque jour une photo du cloître.

Est-ce possible de rendre l’idée de journal intime en performance ? Quelle forme ?

3 février

Les images seraient montrées comme viennent les pensées, dans le désordre.

5 février

Chercher devient possible, faire des liens, des connexions. Et je me sens comme ces chercheurs du documentaire Cherche toujoursd’Etienne Chaillou et Mathias Théry qui montre les chercheurs d’un laboratoire parisien, ils travaillent sur la forme des choses. Pourquoi les dunes prennent-elles cette forme là ? Et cette feuille d’arbre ?

Je déambule dans mon esprit qui part dans tous les sens, je suis un fil, j’en croise un autre, j’avance avec lui, reviens au premier. On essaye une chose avec Delphine, je prend des notes, on ajoute une table, des envies de matières, Claire arrive avec un tas de coton en nuage et d’autres chutes, d’autres vieilles envies qui trouvent enfin leur place (ou pas) mais on les laissera visible alors ça va. Et de la rigueur à développer : respecter les heures pour la photo, ne pas oublier de dater mes notes, laisser les tables où elles sont, planter chaque jour une graine, noter pour pouvoir découdre le fil, relever la température chaque matin, préserver les traces de nos expérimentations… Pointer le temps, lui donner chair. Car ce temps est notre allié, notre outil, le choyer, lui rendre son sens, lui donner son espace.

9 février

En relisant mes carnets de ces deux dernières années je m’aperçois que tout était déjà là, latent.

Je me souviens de cette phrase de Michèle Lesbre que j’avais noté :

Je savais aussi que les hasards n’étaient qu’apparents, qu’ils vous entraînaient là où vous étiez déjà.

Et ceci :

La reconnaissance du désarroi est la voie royale qui mène à la compréhension de ces expériences familières et pourtant énigmatiques. Cela parait étrange et même bizarre, je sais. Mais depuis que je l’ai compris, j’ai le sentiment d’être pour la première fois vraiment éveillé et en vie.  Pascal Mercier

Ce qui ne fait pas évènement, ce qui n’est pas extraordinaire, les gestes invisibles.

Quelque chose qui mesure le passage du temps et notre implication physique dans ce passage. Comment par nos actions répétées nous égrenons le temps.

Pouvoir travailler sur le minime, le petit. Ce qui ne se voit pas sur une scène mais qui serait possible, visible ici.

Peut-on se souvenir des gestes de l’enfance ?

Laisser la porte ouverte à la rêverie, elle ouvre d’autres portes et soudain chercher devient possible.

Voir le travail de Janet Cardiff dont Claire nous parle. Se rapprocher pour entendre.

PATIENCE

16 février

Je pense au magnifique titre de la série de photos de Roni Horn, un visage photographié chaque jour (ou chaque semaine ?) et qu’il a nommé : You are the weather.

Comment inciter les spectateurs à déambuler ?

M’habituer, encore et toujours, à garder mon rythme en présence des autres.

19 février

Dans Espèces d’espaces de Perec que j’ai lu ce week-end je retiens notamment ceci :

Noter ce que l’on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? Y-a-t-il quelque chose qui nous frappe ? Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.

Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.(…)

Continuer

Jusqu’à ce que le lieu devienne improbable, jusqu’à ressentir pendant un très bref instant l’impression d’être dans un ville étrangère, ou, mieux encore, jusqu’à ne plus comprendre ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas, que le lieu devienne étranger, que l’on ne sache même plus que ça s’appelle une ville, une rue, des immeubles, des trottoirs…

Faire pleuvoir des pluies diluviennes, tout casser, faire pousser de l’herbe. (…)



20 février

0°, la pelouse du gîte est légèrement blanchie par le givre. Premiers perce-neiges. Des mésanges se posent sur les branches de l’arbre. Il fait très beau et très calme. Je me dis que c’est important d’être loin de Bruxelles. Loin des influences de la ville.  

Le printemps n’est pas très loin malgré le froid qui persiste. Changement, mouvement. La vie suit son court. Intégrer la vie dans l’art.

C’est une jolie coïncidence que les graines plantées chaque jour éclosent cette semaine, alors que nous commençons à ébaucher des formes, délimiter des espaces, imaginer des déambulations, laisser vivre les traces de nos essais.

Il ne s’agit pas tellement d’ajouter des images aux images qui existent, mais bien plutôt de révéler une réalité qui nous entoure et que nous ne voyons pas, des phénomènes qui font partie de notre compréhension de la réalité mais auxquels nous ne sommes pas attentifs. Giuseppe Penone

23 février

Aujourd’hui avec le coton blanc que Delphine enfonçait dans le mur, j’avais l’impression qu’elle faisait naître du ciel, un ciel chargé de cumulus, une trouée dans le mur de l’église.

Le geste est par essence toujours geste de ne pas s’y retrouver dans le langage. Giorgio Agambien   

27 février

Cette phrase magnifique qui englobe tout :

Avoir les mains blanchies d’être restées dans l’eau pour faire, au moins une fois, partie du ruisseau. Giuseppe Penone