Espace Saint-Mengold / Période de résidence du 04 au 17 mai et du 14 au 27 septembre 2015 / Caroline Bo

Pourquoi et comment cette résidence de recherche est-elle importante pour moi ?

Je viens d’avoir un enfant, ma place dans le monde se redessine, comment poursuivre la danse ? Pourquoi ? Tant de questions qui se trouvent à l’étroit désormais dans mes mécanismes professionnels. Alors passer un grand cou de propre, revisiter de quoi est fait mon amour de la danse et comment le transmettre. Ma résidence à Huy aujourd’hui répond à des besoins... vitaux... oui vitaux.

Pourtant la société aime bien les trajectoires définies, les emplacements délimités, les identités repérables, les CV brefs et sans flou. Avoir un métier, une nationalité, une réputation, des projets au long terme, ça rassure tout le monde. Un coproducteur exige un spectacle dont il pressent le style, un projet pédagogique ne s’improvise pas. Comme si tout était déjà pré-écrit, prédéterminé. Exit donc la possibilité de ré-évaluer son présent, d’oser un changement drastique de direction... D’ailleurs, avons-nous même le temps de savoir qui nous sommes devenus ?

J’ai dansé toute ma vie, créé ma propre compagnie et développé un réseau de soutien à ma création, j’ai développé une certaine pédagogie. Tout cela a forgé une forme d’identification de moi qui permet aux autres de cerner mon « travail », mon style, mon identité chorégraphique. Et me définit moi aussi. Tout cela est fort logique, fort linéaire.

Or les années ont passé, mon vécu s’est enrichi, multiplié. Je me sens pleine d’expériences existentielles que le rythme quotidien ne me laisse pas le temps ni la disponiblité d’assimiler. De quoi donc sera fait mon art aujourd’hui ? De souvenirs de moi, d’une illusion de mon être au présent ?

Impensable ! Pour moi, l’essence même de l’acte artistique est d’être en lien profond et conscient avec son existence. Il s’agit donc de revisiter mon identité, remouler mes méthodes, mes priorités, les rapprocher de ce que je suis devenue.

Pour cela il faut ne pas être pressée, prendre le temps de laisser émerger de nouvelles nécessités artistiques en me dépouillant de mes réflexes professionnels peut-être caduques, parvenir à faire le vide pour être en cohérence avec mon actualité de corps et d’esprit.

Le pôle de recherche de Huy est cet OVNI magnifique de notre monde actuel, qui propose aux artistes de spectacle vivant que nous sommes la possibilité de décélérer et d’intégrer ce qu’il y a à intégrer de son propre présent. C’est à ce jour le seul lieu et la seule équipe que je connaisse qui offrent une telle possibilité.

D’abord, il y a le temps : un mois de recherche, c’est beaucoup et à la fois, c’est un minimum. Il y a l’espace : un lieu privilégié (une ancienne église ! Oh combien j’ai hâte de découvrir cette ancienne église) pour l’accueil de ce que l’on est, sans attente, sans enjeu. Enfin, un troisième élément, essentiel à la valeur de cette résidence, l’accompagnement de Gabriella K. qui enveloppe d’écoute bienveillante et vigilante ce moment crucial et fragilisant de mise à nue. Un échange d’énergies humaines qui fait de cette résidence un événement unique et privilégié.

Temps, espace et flux d’énergie, les fondamentaux sont là au rendez-vous. Huy, pôle fondamental !

Semaine 1


Depuis mon arrivée je n'ai pas parlé (même pas à Pierre enfin pas directement, je lui envoie des vidéos), et je déguste ce silence externe tant j'ai l'impression d'un brouhaha interne. Je dors beaucoup, observe, je ne regarde jamais l'heure (mais le carillon est difficile à occulter!) et me laisse guider par mon rythme intuitif. J'ai établi sans le décider deux espaces très distincts, le gîte pour dormir et manger, et l'église pour "être". Je n'ai pas du tout eu l'envie de me promener ni de découvrir (à part le centre ville tout proche sur le chemin de l'église). 

Lundi, juste avant de rentrer  dans l'église.

En revanche je passe de longs moments d'observation dans l'église ou dans le petit jardin-cimetière derrière. Et c'est souvent après ces moments d'observation qu'émerge quelque chose de l'ordre de la vitalité et du mouvement, de l'exploration. Sinon, je me sens dénuée d'envie, c'est déroutant.

Traces, mardi matin


Parfois mes mécanismes de crispation tentent un appel vers l'action, mais jusque là j'ai été plutôt calme et sereine et les ai observés de loin, sans me laisser tenter. J'ai une bougie dans l'église et je fais ce qui me semble être de la méditation aussi, le soir quand tout est fini, que le crépuscule s'achève.


Traces, mercredi matin


Je me mets à aimer le crépuscule qui jusqu'à maintenant me déplaisait et me rendait triste. Je crois que c'est l'apaisement qu'il apporte qui me touche.


Les orties du cimetière
J'ai acheté des gants pour les couper et les cuisiner.


Le vent dans le ciel du cimetière.


La lumière.


Un peu de toi.


Semaine 2

Voici quelques images de mon second séjour qui s'amorce. Si je m'en fie à ces deux jours, c'est une période qui s'annonce plus difficile que la précédente. Comme si la semaine dernière j'avais élagué ce qu'il fallait élaguer, régénéré ce qui avait besoin d'être régénéré et que maintenant était l'heure du face à face. 

La Vierge couchée... qui se repose avec son enfant.


J'essaie d'être toujours aussi sincère dans l'écoute de mon rythme biologique mais je ne suis pas sûre de ne pas reproduire ce qui m'a convenu la semaine dernière, alors j'hésite et me sens un peu papillon, indécise. Evaluer mes habitudes... C'était plus facile lorsque Huy était terre vierge et inconnue, or là je reviens sur mes traces, dans le train déjà je reconnaissais le chemin parcouru.

Larynx, pharynx et vocalisation sur les pas de Bonnie BC,
ce soir dans l'église.


"Être" dans l'église met plus de temps à s'installer. Et comme par hasard, la pluie est venue contrarier ma contemplation des pissenlits, hier et aujourd'hui... Alors me voilà projetée trop vite à l'intérieur, sur le tapis de danse sans petits parachutes à souffler, mon souffle tout seul et moi là qui me dénude de tout. 

Bonnie Bainbridge C. m'emmène dans la mémoire de mes entrailles, hier j'y suis même descendue toute seule. Cette semaine, mes cicatrices saignent, j'éprouve à nouveau combien le temps n'est pas linéaire mais plutôt une matière, dont on pénètre les couches au gré de notre conscience. Je pleure, pas mal.

Je me sens plus dans l'émotion que dans la contemplation. Les moments se succèdent plus rapidement, mes états aussi.


Les tours de refroidissement, la semaine dernière elles étaient muettes, effacées, mais là elles crachent leur vapeur d'eau sur le ciel gris, ça les rend beaucoup plus présentes et moi profondément triste.

J'essaie d'accueillir mon papillonnement comme étant une part de moi-même, au même titre que ma fatigue et ma vitalité. Mais j'ai du mal. Alors je me laisse guider par ta bienveillance et mon désir d'aller au fond de moi.


La vitalité des pissenlits à laquelle je suis devenue un peu addict.