Entretien avec Jean-Philippe Van Aelbrouck1 par Béatrice Menet

 

Tu as réalisé une recherche qui a abouti à la publication d’un Dictionnaire des danseurs à Bruxelles de 1600 à 1830. Qu’est-ce qui a été à l’origine de cette démarche ?

Fin des années septante, j’avais bénéficié, comme sociologue, d’une bourse pour aller étudier la danse, l’ethnologie, l’ethnomusicologie, l’ethnochorégraphie et la notation Laban en Hongrie. La recherche en danse y était très avancée et basée sur des notions d’histoire de la danse assez poussées. L’analyse du répertoire chorégraphique hongrois était ainsi basée sur les formes de danse que l’on pratiquait en Europe au Moyen Age et à la Renaissance. Quand je suis revenu en Belgique, j’ai créé le Service de la Danse et un jour, au cours d’une conversation avec Patricia Kuypers2, celle-ci m’a dit: « En Belgique, nous n’avons pas de passé, la danse n’a pas d’histoire ». Ca m’a piqué au vif et je me suis dit que j’allais essayer de prouver le contraire. J’ai donc commencé à faire des recherches dans les livres et je me suis rendu compte que les seuls indices qui concernaient la danse se trouvaient dans des ouvrages sur l’histoire du théâtre mais ça m’a donné des pistes pour aller consulter les Archives générales du Royaume, celles de la Ville de Bruxelles. J’ai découvert là une matière considérable comme les mentions de personnages, de maîtres de ballet, de danseurs… inexploitée sous l’angle chorégraphique. Par contre la matière chorégraphique – comment on dansait, qu’est-ce qu’on dansait… ? – n’était pas vraiment présente.

La recherche en danse était quasi inexistante en Belgique au moment où tu as commencé la tienne ?

Oui, en tout cas sur le plan du passé. Et je pense qu’aujourd’hui sur le plan du présent, ça démarre seulement.Cette situation de « Tabula rasa » a-t-elle été avantageuse ou handicapante pour toi ? Je crois que c’était un avantage, mais la tâche était monstrueuse puisque j’étais le seul à la faire ou à peu près. En fréquentant les archives, il y avait bien des chercheurs qui travaillaient sur des sujets connexes et qui lorsqu’ils trouvaient un élément qui pouvait m’intéresser, me le refilaient. Maintenant je suis considéré comme le spécialiste et donc chaque fois qu’il y a une question venant de l’étranger, on me la transmet. Je suis dans ce réseau-là.

Comment as-tu procédé ? Quelle a été ta méthode ?

Rien de très scientifique au départ, surtout empirique, puisque je ne suis pas historien mais sociologue. J’ai donc mené des enquêtes avec certains outils mais qui n’étaient pas très appropriés pour la recherche historique ou scientifique. Puis, j’ai commencé à écrire l’un ou l’autre article, j’ai affiné ma méthodologie en lisant, en comparant. Je suis entre autres très pointilleux sur la citation des sources. La question de départ était «Qu’est-ce qui s’est passé chez nous sur le plan de la danse » de manière générale. C’est pour ça que mon dictionnaire reprend autant les maîtres de danse de la ville que les maîtres de ballet de la scène ou les petits danseurs dont on avait complètement oublié le nom. D’autre part, je trouvais qu’il était normal de faire revivre les gens et donc de leur donner un portrait sociologique plutôt que simplement de citer leur nom. D’où l’idée d’un dictionnaire. Le passé de la danse en Belgique sur lequel on n’avait jamais écrit constitue mon texte d’introduction. Il couvre un panorama pas très étendu, mais envisage les différents créneaux, périodes, imbrications entre musique et danse.

As-tu créé des outils spécifiques pour ta recherche ?

Non, je n’ai pas créé d’outils spécifiques, j’ai utilisé ceux qui étaient à ma disposition, comme la critique historique (pour vérifier les sources), la notation Laban (pour illustrer un style ou une pratique) ou les études sur la danse baroque.

As-tu bénéficié d’une bourse ?

Non, mon livre a été publié chez Mardaga dans la collection Musique/Musicologie qui était soutenue par le Conseil de la Musique de la Communauté française de Belgique. Quant à la bourse dont j’ai bénéficié pour aller en Hongrie, elle émanait du CGRI.

Pourquoi, dix ans plus tard, une thèse dans un vrai cadre universitaire ?

Le professeur Paul Aron cherchait à mettre sur pied un troisième cycle à l’ULB intitulé Histoire du spectacle en Belgique. Il m’a demandé si, sur le plan de la danse et du mouvement, je pouvais donner un des cours qui étaient prévus. J’ai dit « oui ». Il m’a dit : « je suppose que tu es docteur ». J’ai dit « non, mais qu’à cela ne tienne, je vais faire une thèse de doctorat ». Puisque j’avais un diplôme de Sociologie, j’ai essayé de trouver un sujet et un directeur de thèse que, la Sociologie et le Théâtre au sens large intéressaient. Les comédiens itinérants au 18e siècle était un sujet qui me permettait de rester dans la danse et le théâtre, tout en développant les aspects sociologiques.

As-tu le sentiment que la situation de la recherche en danse en Belgique a évolué ?

Je pense qu’il manque un cadre de recherche comme il en existe à l’étranger. Chez nous tout le monde cherche dans son coin. Je ne suis même pas sûr qu’il y ait des lieux d’échanges. Il manque de dialogue et de communication entre les chercheurs et d’une structuration de la recherche. Quand dix ou douze personnes cherchent sur des sujets connexes, il faut pouvoir à un moment donné faire le point. On manque d’appareil critique, de base et d’outils pour avancer et pour structurer la manière dont on recherche. Mais ça va venir.

Comment expliques-tu cette lenteur à mettre les choses en place ?

Parce que c’est nouveau. Je pense que les danseurs contemporains manquent de background et qu’ils ne s’intéressent pas assez à ce que d’autres font, voire à ce que d’autres ont fait. Dans les pays anglo-saxons, mais aussi en France, on se rend compte de plus en plus que la recherche est complémentaire, que chercher tout seul dans une seule discipline, ça ne marche pas.

Cette interdisciplinarité, tu la penses nécessaire à la recherche en danse contemporaine ou à la recherche tout court ?

C’est propre à la recherche de manière générale. On ne peut pas se passer d’enrichir notre recherche chorégraphique par la connaissance d’autres chercheurs dans d’autres domaines. Quand on est dans le contemporain, les échanges d’hypothèses et les vérifications d’hypothèses ne tiennent la route qu’à partir du moment où d’autres chercheurs nous renvoient une image dans leur discipline à eux. Dans le domaine des nouvelles technologies, on est en train de mettre au point la transcription des mouvements… Ce n’est possible que lorsqu’on confronte des informaticiens, des danseurs, des
plasticiens, des architectes…

Cela se fait déjà en France. Mais pourquoi pas en Belgique ?

Je pense que la Belgique est trop petite pour ça. Elle peut s’intégrer – et elle est en train de le faire - dans un contexte international, mais je ne vois pas très bien qui porterait un projet de recherche collective en danse ici.

Tu penses que cette situation est aussi liée à la situation linguistique du pays ?

Probablement. Dans la partie flamande, on a plus tendance à faire partie des réseaux anglo-saxons ou germaniques et nous avons plus tendance à faire partie du réseau français. Parmi les pays latins, la France est le seul pays à être si loin dans la recherche. Le Canada, bilingue comme nous, commence à faire énormément de recherches et à être impliqué dans énormément de réseaux. Mais on a sans doute une sensibilité différente…

Crois-tu qu’une pratique de la danse soit nécessaire pour faire de la recherche ?
C’est souhaitable. Si je n’avais jamais pratiqué la danse, même en amateur, je n’aurais jamais su décoder un traité de danse du 18e et je pense que c’est important de sentir ce qui se passe dans son corps pour pouvoir en parler. Mais il ne suffit pas de sentir. Les danseurs qui sentent ce qui se passe dans leur corps n’arrivent pas nécessairement à en parler. Et tous ceux qui parlent du corps ne sentent pas nécessairement ce qui se passe dedans.

Penses-tu que la reconnaissance de la danse belge à l’étranger va jouer un rôle dans la recherche future en danse en Belgique ?

Oui, le bouillonnement chorégraphique de la danse, particulièrement à Bruxelles, va certainement amener de plus en plus de chercheurs étrangers à s’intéresser à ce qui se passe ici. Le phénomène qui va peut-être se passer si nous, Belges, sommes si peu enclins à nous organiser, c’est que ce sont eux qui vont faire office de locomotive dans la recherche. Cela aidera nos artistes à concilier leur réalité corporelle et la réflexion théorique.

Quels sont les moyens mis à la disposition des chercheurs belges ?

Du côté de la Communauté française, des bourses ponctuelles. En fait, le département de la recherche scientifique n’a rien à voir avec la culture et ne s’y intéresse pas beaucoup, à part peut-être le FNRS. Mais la recherche culturelle et artistique est la portion congrue de la recherche scientifique. Ca n’intéresse pas grand-monde et il n’y a pas beaucoup de moyens disponibles pour ça.

Mais quand la Communauté française parle de recherche, c’est celle qui aboutit à une création ?

Je ne fais pas la distinction et le nouveau décret des Arts de la Scène non plus. Le problème c’est que ça n’est pas dans l’air du temps. Si quelqu’un introduit une demande de bourse pour faire des recherches sur la danse comme sujet dans une commission consultative, on lui répondra que ce n’est pas dans les priorités.

Mais pourquoi n’a-t-on pas encore ouvert, dans une de nos Universités, une Licence en danse qui pourrait produire et former des chercheurs ?

Le troisième cycle créé par Paul Aron s’est terminé après deux ans, car il n’y avait pas assez d’étudiants. Pour faire une thèse de doctorat, il faut suivre un troisième cycle. Toutes les Universités en ont donc créé un. Conséquence: il y en a trop par rapport au nombre d’étudiants potentiels.

Est-ce que la recherche en danse doit forcément passer par une thèse? Choisir la danse comme sujet de mémoire, c’est déjà un pas dans la recherche, non ?

Si, mais on arrive en même temps trop tôt et trop tard car les Universités croulent sous les coûts et l’on ne mettra pas en place un nouveau cours. On peut faire ça sous forme de séminaire, mais je ne vois pas qui mettrait ça en route et où. Il faut aussi trouver des intervenants qui soient universitaires. Et ils sont peu nombreux.

Comment alors envisages-tu l’existence d’une recherche en danse chez nous ?

Je ne pense pas que la recherche soutenue par les pouvoirs publics puisse se faire individuellement. La Communauté française ne va pas financer des individus.
Il faut à un moment donné la structurer. La structuration doit venir des chercheurs eux-mêmes, mais pourquoi Contredanse n’ouvrirait-elle pas dans ses missions un volet sur la recherche en danse qui pourrait être en partie ou en tout financé par la Communauté française dans le cadre d’un contrat programme, pour coordonner des recherches basées en Communauté française, faire en sorte que les sujets soient à un moment donné complémentaires, que les chercheurs puissent se fixer des objectifs à moyen et à long terme ? C’est une suggestion, mais je crois que ça va devenir une nécessité pressante.


Bruxelles, le 5 novembre 2003


1. Directeur du Service de la Danse au Ministère de la Communauté française Wallonie-Bruxelles, JPVA a pratiqué la danse historique et traditionnelle, il a étudié la notation Laban et édité des notices et des descriptions pour plusieurs disques de danse. Docteur en sociologie de l'Université libre de Bruxelles, il a publié un Dictionnaire des danseurs à Bruxelles de 1600 à 1830 (Mardaga, Liège 1993) et de nombreux articles sur l'histoire de la danse et du théâtre en Belgique.
2. Fondatrice de Contredanse.

in, Contredanse (www.contredanse.org)