Entretien avec Scott Delahunta1par Patricia Kuypers

Que représente pour toi le fait d’être chercheur en danse?
Je passe beaucoup plus de temps à observer les processus de création que je n’en passe à la réalisation de la production. Ce qui m’intéresse c’est de voir comment les chorégraphes, comment les artistes font leurs œuvres, où ils trouvent leur inspiration, comment ils définissent leurs contextes d’intervention, ce qu’ils font dans leur studio. Si je devais identifier un domaine de recherche ce serait plutôt la période du processus que celui de la réalisation finale. Ce que nous pensons d’habitude être l’œuvre d’art est le résultat final du processus. Je m’occupe aussi de projets interdisciplinaires, pas seulement avec des artistes de différentes disciplines qui travaillent ensemble, mais aussi de projets qui impliquent le croisement avec d’autres approches, avec des gens qui travaillent dans le domaine des sciences, par exemple, ou dans le monde industriel, et qui désirent collaborer avec des artistes. La manière la plus efficace d’établir la communication entre ces différents types de travail est d’observer leur processus respectif et de comprendre comment font les gens quand ils fabriquent quelque chose. Cela ouvre beaucoup plus de possibilités de communication que de juste discuter l’œuvre d’art finals, qui est plus sujette à des interprétations subjectives.


Peux-tu décrire très concrètement quelle est ta fonction, ce que tu fais au jour le jour comme chercheur?

Je passe probablement moins de temps que je ne le désire à lire et à me concentrer sur les moyens de comprendre mieux ce que je cherche, à la recherche même sur le projet, que je ne passe de temps à organiser et faire l’administration, à gérer les projets. Je ne sais pas trop quel autre choix j’ai, car la plupart des projets doivent être organisés. Comment imaginer laisser quelqu’un d’autre les mettre en place, car ils sont relativement compliqués et c’est dans l’intelligence même de cette mise en œuvre-là que se situent les conditions d’émergence d’une recherche. J’accepte qu’une partie de ma recherche consiste aussi à gérer des gens, à les amener ensemble, à faciliter la communication entre eux. Mais j’ai parfois le désir d’avoir plus de temps pour lire, réfléchir, et écrire. Ce que je fais principalement est d’amener des gens ensemble pour créer des ponts entre différentes disciplines, mettre un type de pratique en relation avec un autre, de manière à ce qu’elles puissent travailler ensemble.

Tu veux dire qu’une partie de ton travail consiste à organiser le contexte où la recherche prend place?
La plupart du temps cela soutient aussi la recherche de quelqu’un d’autre. Souvent j’organise des contextes où d’autres recherches voient le jour et dans lesquels des chercheurs mènent des investigations sur leurs propres questions, leurs propres intérêts, leurs propres sujets. Mais dans mon rôle d’organisateur j’ai le sentiment que souvent je perds des occasions pour observer les choses plus étroitement.

Il n’existe donc pas de contexte pour la recherche en danse?
Pour les gens qui, comme nous, ont été impliqués dans les nouvelles formes de danse, les nouvelles approches du corps, l’improvisation et les moyens alternatifs pour entraîner le corps, pratiquer une forme de recherche permanente a toujours été partie prenante de ce que nous faisons. Mais pour l’ensemble du champ de la danse, qui inclut probablement moins d’idées alternatives sur l’entraînement physique et sur ce que peut être un spectacle, cela est plus rare ou plus nouveau. Néanmoins il me semble que depuis une dizaine d’années, dans les institutions d’enseignement supérieur en Grande-Bretagne, par exemple, une plus grande importance a été accordée à la recherche artistique en général, incluant la danse. Un autre domaine où l’idée de recherche est assez présente est le champ universitaire, mais je suis frappé de voir combien la recherche reste quasi exclusivement théorique. Elle concerne la théorie et l’écriture bien plus que des recherches pratiques en danse.

Justement, peux-tu distinguer ce que tu fais, de cette forme de recherche plus théorique ou plus universitaire?
Il existe depuis peu en Grande-Bretagne un espace de recherche pratique dans l’enseignement. Il est même possible d’obtenir un «master degree» en «practical space research»… La difficulté est que, dans le même temps, il a fallu élaborer des critères qui légitiment cet espace de recherche pratique, évaluer ces études. Cela pose divers problèmes. Au moins cela permet à quelqu’un de poursuive dans l’enseignement supérieur des recherches qui impliquent un travail de danse en studio. Par ailleurs, dans le monde professionnel, je vois des lieux comme le prestigieux Vienna Tanz Festival qui, depuis l’été dernier, organise de manière explicite des «laboratoires de recherche». Il me semble, après avoir voyagé pendant pas mal d’années dans différents lieux en Europe, qu’il y a de plus en plus d’organisations qui créent des journées de dialogue, des occasions pour de jeunes artistes de se réunir et d’échanger sur leurs processus de travail. C’est une sorte de groupe de recherche entre pairs pourrait-on dire. Je pense donc qu’il y a de plus en plus d’occasions pour des artistes de la danse de se confronter à d’autres artistes de la danse. William Forsythe a certainement beaucoup fait pour ouvrir l’idée d’un processus créatif dans le contexte d’une compagnie de ballet, entre autres grâce à son cdrom «Improvisation Technologies» qui donne accès à la manière dont il pense le mouvement. Il ne s’agit pas d’un mouvement général, mais plutôt d’initiatives dispersées.

Quelle est selon toi la nécessité de ta fonction et comment collabores-tu en tant que chercheur avec des artistes?
Depuis quelques années certains chorégraphes travaillent avec un dramaturge. Cela n’est pas très différent de ce que je fais. Mon rôle dans des situations de recherche pour une création est d’apporter de nouvelles informations, surtout s’il s’agit de quelqu’un dont je suis proche dans la démarche de création ou avec qui j’ai des affinités artistiques. Je suis appelé pour amener aux artistes des informations qui peuvent être utiles au processus de création. Mais jusqu’à présent je n’ai jamais été engagé explicitement comme dramaturge. Dans d’autres situations, mettant plutôt en jeu les recherches que je fais et qui impliquent des connaissances multidisciplinaires comme dans ce projet art et science avec Wayne Gregor, j’apporte des informations qui servent à la création, mais ce projet me permet aussi d’explorer des idées qui m’intéressent dans une perspective plus large.

Justement, quel est ou quels sont tes sujets de recherche?
L'un des sujets concerne l'émergence des nouveaux médias interactifs. Depuis 1996 je m'intéresse à la relation entre les pratiques de danse et les pratiques des nouvelles technologies, j'organise des colloques et des ateliers, mais pas seulement comme producteur, mais je suis aussi intéressé à retracer historiquement comment cette relation a évolué à travers le temps. Je ne me considère pas vraiment comme un théoricien, je n'écris pas énormément, je n'élabore pas de théories au sens philosophique du terme, je suis assez empirique. Je mets en relation des œuvres que j'ai vues avec d'autres pour essayer de faire des spéculations. Beaucoup de textes que j'écris tentent d'élaborer des hypothèses sur ce que le futur pourrait nous apporter. Cela a aussi joué un rôle dans ma fonction de conseiller auprès de différentes écoles qui voulaient amener l'usage des nouvelles technologies dans leur programme. Je préfère ne plus trop me considérer comme consultant et être impliqué plus directement dans ce qui se réalise, dans un projet de recherche sur le terrain.

Tu étais d'abord danseur et maintenant tu te consacres exclusivement à la recherche…
C'est vrai, j'ai beaucoup dansé dans les années 80 et j'ai créé des pièces, ce qui reste pour moi d'une grande valeur. Parce que cela me donne une expérience directe de ce qu'est l'espace de la danse, un interprète, un chorégraphe, ce que signifie collaborer sur un projet artistique. En 1994-95 après avoir fait une dernière pièce j'ai réalisé que je n'avais pas le temps de tout faire. J'aime rencontrer des gens avec des bagages, des expériences très différents et j'ai l'impression qu'en certaines circonstances je crée facilement des relations, des connections, entre différentes disciplines. J'ai choisi d'exploiter cette facilité et de le faire de manière consistante.

Existe-t-il un support financier pour cette forme de recherche théorico-pratique en danse?
Je sais qu'en Hollande actuellement et depuis récemment, il y a un fonds pour soutenir des projets de recherche en danse et qu’on peut solliciter une aide pour faire une période de recherche. C'est également le cas en Grande-Bretagne, qui prévoit ce type d'aide dans différents contextes. Parfois localement ou à l'échelle nationale ou internationale, selon l’intérêt des pouvoirs qui subventionnent la danse. Cela arrive. Il y a bien sûr toujours une tension parce que la recherche fait partie du processus pour produire quelque chose qui pourra être vu et soutenu par des sponsors. Je pense qu'il est important de mettre l'accent sur le processus et de chercher à avoir plus de temps pour le développer, surtout pour des démarches qui impliquent d'autres disciplines. De manière générale il me semble que c'est vraiment à l'ordre du jour en Europe d'encourager les projets de création interdisciplinaires. L'interdisciplinarité est dans les priorités.

Penses-tu que la question se pose dans des termes différents dans les projets interdisciplinaires?
D'abord je voudrais clarifier le fait que je ne prétends pas non plus que la recherche mène automatiquement à créer de meilleures chorégraphies. Je ne voudrais pas répandre cette idée. Mon sentiment est que la période de recherche est réellement profitable quand il s'agit de productions interdisciplinaires, ou transdisciplinaires. Si, en tant que chorégraphe, on commence à travailler avec d'autres matériaux, avec la technologie, ou avec n'importe quel autre matériau, le matériau commence à parler par lui-même, et on peut se retrouver soudain à réaliser une sculpture, ou un film, dans les arts dits traditionnels, ou, dans les nouveaux médias, un site internet, une installation, etc. Cette fluidité avec laquelle un artiste peut bouger entre des espaces ou entre différentes sortes d'œuvres d'art est vraiment part de l'art d'aujourd'hui. La difficulté réside dans le mode de subvention. Si tu commences à donner plus d'espace à la part de recherche et que tu permets aux gens de poser des questions, très vite il s'avère difficile de vouloir forcer un matériel à fonctionner dans un contexte qui ne le demande pas trop. Il en va ainsi avec les nouvelles technologies. Comment permettre que les matériaux te conduisent dans une direction et dans un contexte qui sera plus effectif pour telle ou telle réalisation artistique? Je perçois que pour le moment nous créons des distinctions artificielles entre les différentes disciplines, basées sur la notion de ce qui est censé être le propre d'une pratique artistique. Ce qui ne permet pas à certains artistes de changer et d'aller et venir entre différentes pratiques. D'où ce concept du chorégraphe qui, tout en utilisant son esprit de chorégraphe, la manière dont il regarde, dont il pense les formes, l'espace, peut aussi réaliser son travail sur un autre support, avec un autre média. Cette approche constitue pour moi une manière utile de réfléchir à la relation entre chorégraphie et nouvelles technologies, car si on ne pense qu'à la scène comme aboutissement du travail, cela restreint beaucoup les possibilités du point de vue des nouvelles technologies, car la scène n'est qu'un contexte. Des choses intéressantes qui peuvent émerger à travers les propriétés propres aux arts numériques ne vont pas nécessairement avoir un fort impact sur scène. Elles auront plus d'impact dans une situation interactive, par exemple quand on commence à penser faire une œuvre avec des téléphones mobiles, des e-mails, etc. Donc, pour moi, il est très important de continuer à travailler en tenant compte du fait qu'un artiste ne doit pas se cantonner à un seul type de travail. Il peut être chorégraphe, mais aussi développer un travail à un autre endroit. Avec d'autres médias. Et puis revenir. Souvent le mode selon lequel sont attribuées les subventions rend cela très difficile. Mais cela change, je pense…

Bruxelles, le 18 novembre 2003


1. Scott deLahunta est d’abord danseur et chorégraphe; depuis 1992, au sein du Writing Research Associates, il co-organise des formations, symposiums sur les rapports entre danse et technologies numériques. Il conseille des établissements de danse cherchant à intégrer la technologie numérique dans leurs programmes. Il coordonne des projets de recherche à plus long terme comprenant des logiciels pour danseurs, le rapport entre science et danse,... Actuellement, il est associé à l'Université des Arts de Dartington, au Royaume Uni et est chercheur affilié au Crucible, un réseau interdisciplinaire de recherches basé à l'Université de Cambridge. Il est conférencier au nouveau Master enchorégraphie d'Amsterdam School for the Arts et éditorialiste du journal Performance Research et du futur l International Journal of Performance and Digital

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