Susan Buirge1   

Le Centre de recherche et de composition chorégraphiquesde la Fondation Royaumont3 a mis en place en 2000 un premier groupe de recherche suite à la demande de sept danseurs-chorégraphes qui avaient suivi des ateliers de composition chorégraphique à Royaumont, et participé aux ateliers d’improvisation réalisés en Lorraine (à l’Arsenal de Metz) en 1998 et 19994. De ces expériences est né le désir de construire en commun un projet de recherche: une réflexion théorique et une expérience pratique où se confrontent expérimentation chorégraphique et analyse. Il était convenu que le temps du travail de cette recherche devait se situer en dehors des périodes de productions chorégraphiques5. Il représente un vrai engagement personnel de la part des participants qui, de plus, y investissent leurs propres ressources. C’est un espace et un temps spécifiques, où les investigations appartiennent à l’ensemble des personnes réunies.

Ce groupe était composé de six femmes et un homme âgés de 31 à 42 ans, tous danseurs et ou chorégraphes actifs professionnellement. Une personne vit et travaille à Luxembourg, les autres vivent et travaillent en France, dont deux sont d’origine étrangère (Italie et Japon).

Le Groupe de recherche 2000–2003 a choisi d’interroger de nouveaux moyens pour la construction chorégraphique venant de sources autres que la danse. Finalement, la problématique de son travail s’est formulée ainsi : « Que peuvent apporter à la chorégraphie certains processus de structuration observés dans des domaines scientifiques ?»

Les domaines d’investigation et sujets retenus par chaque personne sont:

Sylvie Berthomé ; Physique, l’écoulement du temps
EmanuelaCiavarella ; Neurosciences, la mémoire
Akiko Hasegawa ; Architecture, la maison japonaise traditionnelle
Thierry Lafont ; Architecture, le labyrinthe de Chartres
Sosana Marcelino ; Hydrologie, le cycle de l’eau
Annick Putz ; Biologie, le développement du bourgeon
Claude Sorin ; Physique quantique la construction de la matière

Les choix de sujets dits « scientifiques » ont été individuels, établis par affinité sélective.

Durant trois ans6, de juin 2000 à décembre 2003, le travail a été mené par étapes, espacées dans le temps. Il s’est accompli par alternance entre travail individuel (pour élaborer sa documentation, mûrir sa réflexion, traiter ses données, écrire des textes et préparer les expériences pratiques) et travail en groupe (séances d’analyses théoriques, mise en commun des réflexions et expérimentations en studio).

Le travail s’est développé en quatre étapes. Chaque travail accompli individuellement a été mis en commun et discuté à l’intérieur du groupe.

Dans un premier temps, chacun a choisi un domaine scientifique dans lequel il a perçu un processus spécifique: il l’a situé dans son contexte et a analysé son fonctionnement. Dans un deuxième temps, il a fallu élaborer la mise en schéma du processus : sur une feuille, sélectionner des mots-jalons afin de repérer et distinguer ce qui était structurant. Donc, définir l’organisation et l’articulation interne des concepts, autant que les relations qu’ils entretiennent entre eux. Dans un troisième temps s’est imposé un travail de transposition pour passer d’une démarche de connaissance scientifique à une démarche de composition chorégraphique. Ce passage s’est effectué grâce à l’écriture d’une « grille » constituée de divers aspects du processus à prendre en considération chorégraphiquement : structure, éléments de langage, usages de l’espace et du temps. Dans un quatrième temps ont commencé des périodes d’expérimentations personnelles portant sur la relation matière-structure. Les résidences de travail, en studio à Paris et en immersion à Royaumont, ont permis de développer les projets puis de les affiner. Le dernier temps est celui du compte rendu public des travaux, le 13 décembre 20037, à Royaumont : chaque participant fait état de l’avancement de ses recherches et montre le résultat de son projet à ce jour.

Le travail a été réalisé dans un esprit communautaire, ce qui est différent de «collectif» ; les personnes avaient des projets individuels autour d’un questionnement commun et partageaient leur travail aux différentes phases de son développement.
Au terme de leur parcours, les participants ont pu faire un certain nombre de constats qui permettent de dégager les particularités de cette expérience.

C’est d’abord une base commune solide d’expériences et de connaissances qui a garanti la cohésion du groupe et la qualité du travail sur la durée. La participation préalable aux ateliers d’improvisation et de composition a en effet fondé son approche de la construction chorégraphique, permettant un vocabulaire commun.

La formulation, en commun, d’une question donnait tout son sens au travail de groupe. De là, découlait une démarche nécessitant plusieurs étapes qui devaient être définies au fur et à mesure de l’avancée des travaux, sans idées préconçues.

L’entrée dans une démarche scientifique était possible parce que le groupe était accompagné d’un scientifique qui a guidé, et en quelque sorte cautionné, cette approche. Tous se sont trouvés dans des domaines peu familiers, donc à égalité face à un inconnu à affronter. D’où l’importance de se trouver avec les autres : de les entendre parler de leurs sujets et des moyens que chacun a utilisés pour résoudre les difficultés, à différents étapes. En écoutant, des mots-clés apparaissent, des parallèles entre les sujets se dévoilent, des questions rebondissent et nourrissent la réflexion et l’expérimentation.

Le travail en groupe renforce la multiplicité des points de vue et oblige à déplacer son propre point de vue lors des différentes étapes. La perception des différentes échelles (du quark à la dimension de l’univers en passant par le moléculaire, le cellulaire, l’humain) amène l’esprit à une certaine mobilité. Elle participe aux problématiques inhérentes au transfert des données du corps humain, et du regard qu’il faut porter sur le corps.

L’engagement de chacun dans un procédé de longue durée était essentiel et aussi rassurant pour tous.

Sur sept projets, six ont été réalisés avec plusieurs danseurs7. La particularité de ce mode de fonctionnement a fait qu’il y avait constamment un aller-retour entre une expérience individuelle et une expérience commune. Un va et vient entre intérieur et extérieur. Parce que tout le monde connaissait les thèmes et les processus des autres de l’extérieur, les vivre de l’intérieur en tant que danseur permettait de trouver les résonances qui ont enrichi l’expérience dans sa globalité, pour le danseur comme pour le chorégraphe. Avec la multiplication des expériences vécues ensemble, le questionnement devient de plus en plus précis et le regard à la fois plus aiguisé et plus ouvert.

Bien sûr, il y avait des moments où le chemin à prendre n’était pas clair, où l’on se perdait. Comme a dit l’une des participantes : «Seule je n’aurais jamais eu le courage de traverser toutes les pentes. Mais le groupe est structurant et permet d’aller dans l’inconnu, et jusqu’au bout.»

En guise de conclusion, et de toute évidence pour faire de la recherche en groupe, en danse contemporaine, l’objectif étant de travailler directement la matière danse et les facteurs de structuration, il est nécessaire d’avoir : des participants extrêmement motivés et responsables, le temps nécessaire pour laisser le travail se décanter, les espaces de travail répondant aux nécessités théoriques et pratiques.

Pour toutes ces raisons, il faut avoir accès à des moyens financiers nécessaires. Et pour cela il est important que la communauté de la danse contemporaine fasse valoir l’importance de la recherche pratique par les artistes eux-mêmes pour permettre l’évolution de la chorégraphie, le développement de l’enseignement de la danse, et l’enrichissement de la danse en général. Il faut que la recherche en danse contemporaine, hors du cadre universitaire, trouve une reconnaissance auprès des instances publiques.

Paris, le 7 décembre 2003


1. Chorégraphe, directrice artistique du Centre de recherche et de composition chorégraphiques de la Fondation Royaumont
2. Le CRCC fait partie des programmes culturels de la Fondation Royaumont. La problématique de la construction chorégraphique sous-tend l’ensemble de son activité consacrée à la recherche, la formation et la création.
3. La Fondation Royaumont, située dans le Val d’Oise, est un Centre culturel de rencontre dont la vocation est de conserver et mettre en valeur, notamment par une activité artistique et culturelle, l’abbaye cistercienne dont elle a hérité.
4. Ateliers sous la direction de Susan Buirge.
5. Six des sept participants sont des intermittents du spectacle et c’est grâce à ce statut qu’ils ont pu s’engager, sans rémunération, dans ce groupe de recherche.
6. Susan Buirge a accompagné le groupe du point de vue artistique; Philippe Soulier, archéologue, du point de vue scientifique. Des intervenants d’autres disciplines artistiques et scientifiques étaient invités au fur et à mesure de l’évolution des travaux.
7. A cette occasion, le 14 décembre, est organisé un séminaire avec l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine sur le thème : « Qu’est-ce que la recherche en danse contemporaine, hors du cadre universitaire ? ». Les actes seront édités prochainement sur le site de Royaumont.
8. Chaque participant a mené son projet « chorégraphiquement » et a dansé dans au moins trois projets des autres.

in, Contredanse (www.contredanse.org)