Dominique Dupuy1

On a beau dire ce que l’on voit, ce qu’on voit ne loge jamais dans ce qu’on dit.2

L’action et le corps sensible qui construisent le monde perçu en fonction de nos désirs, de nos buts et de nos craintes, sont au cœur des mécanismes de la décision, plutôt que le langage et la raison. Ou plutôt, c’est le langage du corps sensible dans son dialogue avec le monde qu’il faut retrouver. Le geste de la pensée.3

Deux tables pour le veilleur

Que fait-il, s’il se lève matin, celui qui se pique de recherche en danse ? dans quel antre pénètre-t-il, dès potron-minet, ce matutinal ? Dans quel état va-t-il se fondre ?
Naguère4, je me plaisais à évoquer pour ce veilleur deux tables : celle pour la lecture, l’écriture, la réflexion… – le bureau – recouverte de documents, livres, papiers… ; celle pour le mouvement – le studio – plan de travail arasé, au vide séducteur.
Où va-t-il s’attabler ? Difficile, lui sera-t-il d’être à la fois assis, accoudé-immobile-et debout, sur ses pieds, bras ballants, accort – mobile-. Dilemme ordinaire.
Dans les temples zen, on commence la journée en balayant le sol. Va-t-il commencer avec son corps traversant l’espace, avant que de s’emplir la tête et de prendre la plume ? Quel terrain va-t-il labourer, sur quel terreau déposer l’engrais, et de quelle eau arroser ses champs ? Dans ce moment que nous vivons – en France – où la recherche, après tant d’années de terrible silence, semble émerger ici et là, ainsi que, naguère, la danse contemporaine, de génération spontanée, comme si rien n’avait existé jusque-là, il semble nécessaire de se poser quelques préjudicielles questions, pour ne pas risquer de tomber dans une sorte d’« illusion de la recherche », comme Pierre Bourdieu parle d’« illusion biographique »5 ou « d’utopie de la recherche » comme le dit le grand historien Jacques Le Goff6.

De quelques questions

Et tout d’abord, pourquoi ? Que cherche-t-on dans cette recherche ? Qu’en attend-on ? Faut-il même en attendre quelque chose ? Sur quoi porte-t-elle ? Quel est son objet ? Plus encore, quelle est sa raison profonde, quel est son sens ? A quoi cela sert-il ? A qui en fait-on l’adresse ?
D’un côté, la danse elle-même et, de l’autre, ceux qui la prennent pour objet de leurs élucubrations et de leurs palabres. La gloire des chercheurs, leur auto satisfaction, leur statut. La gloire des institutions, leur justification, leur pignon sur rue. Où la fait-on ? Dans quel lieu ? D’un côté, le studio, la scène, et de l’autre, la bibliothèque, l’amphithéâtre…Qu’est-ce qu’un laboratoire de recherche en danse ? Qui sont les chercheurs ?
Entre les hâbleries des gens de lettres (qui parlent de ce qu’ils ne savent pas) et les silences des gens de mer (qui savent mais ne parlent guère), la Mer dans la littérature française, heureusement qu’il s’est aussi trouvé quelques marins qui se sont mis à écrire et quelques écrivains qui surent naviguer.7
Où situer cette recherche à l’intérieur de la danse elle-même ? Est-elle un must ? est-ce que dans le compartimentage en usage, on lui prescrit une place trop bien précise ? A quel niveau de la funeste pyramide ? Dans quels grands sanctuaires de la pensée veut-on entrer, dans quels temples, comme on voit certains chorégraphes succomber au fantasme de voir leurs œuvres figurer au répertoire des grandes maisons ? Céder à la tentation de la reconnaissance, au risque d’être tenu à des savoirs inadaptés, à des méthodes inopérantes, à des discours pompeux et stériles ? Discours de chercheurs qui « s’entreglosent », fustigés par George Steiner.
Faut-il s’attendre à des discours sur tout ce que nous faisons ? Discours successifs, mais aussi discours préalables, tout un attirail néo-conceptuel, celui par exemple des gloseurs de préface, qui nous régalent de leur prétention à saisir le sens des pièces, qu’ils nous livrent non sans une obscurité déterminée.

À l’aube de la danse contemporaine

À vrai dire, ces questions ne se posaient pas ainsi du temps où la danse n’était pas compartimentée, hiérarchisée, ainsi qu’elle l’est devenue, depuis que la création a pris le pas sur la pratique, la pédagogie – la recherche – créant des séparations réductrices et des évaluations arbitraires.
La recherche est inhérente à la danse contemporaine, elle est un de ses éléments fondateurs ; elle apparaît à son orée, dès ses prémisses, comme part constitutive de son émergence, émancipatrice et nourricière. Tout écart de ce postulat de base met la danse contemporaine en péril, lui ôtant une part essentielle de son être. Chaque acteur de la danse contemporaine est un chercheur à son heure, au travail dans le studio, en représentation sur scène, dans la bibliothèque… dans la rue aussi quelquefois… toujours à l’affût, toujours en état de recherche (on a pu voir que certains danseurs du siècle dernier entrant dans la perspective de faire école ont fait fausse route). Ceci ne revient-il pas à dire que, même si elle ne saurait être coupée des recherches sur les autres danses, dont elle peut se nourrir, la recherche en danse contemporaine doive trouver son propre chemin. Une recherche spécifique, qui prenne en considération sa singularité, et qui, au contraire des autres danses, vise à s’intégrer à toute son activité, à toute son œuvre.

Théâtre de la recherche

Théâtre de la recherche comme on dirait théâtre des opérations. D’un côté le désir d’allégeance avec certaines sciences, ainsi que peuvent le faire les disciplines sportives, et leurs méthodes d’évaluation, classification, comptage… auxquelles il ne semble pas que la danse puisse vraiment s’accorder ; les technologies nouvelles qui aiguisent chez les danseurs la fascination pour de nouveaux espaces, dans lesquels le danseur lui-même ne risque-t-il pas de se perdre ? un espoir vers les sciences cognitives…
Une grande affinité pour les sciences humaines, les plus aptes sans doute à fournir les nutriments utiles à une réflexion circonstanciée. La philosophie…
Dans toutes ces relations, une transdisciplinarité enrichissante mais qui ne saurait être ni fondatrice, ni exclusive, sous peine de perdre la danse en chemin.
Ne pas céder au « péremptoire » que dénonce Henri Meschonnic8, au discours qui se substitue au fait lui – même ou à sa propre analyse, à la « logocratie » dont George Steiner9 dit qu’elle remplace l’homme au centre de l’univers.


Un art de la recherche

Comme dans tout ce qui touche à la danse, on peut constater une tendance à privilégier les importations, hier les techniques, les spectacles, aujourd’hui la recherche. Sans nier ces apports, n’est-il pas temps d’envisager, sans chauvinisme, un esprit de recherche propre à la France et une parole qui lui appartienne.
On assiste à des positions de recherche là où il conviendrait plutôt d’être dans des mouvements, qui n’aient pas peur de s’écarter du normatif, à rester en contact avec ce que Edward Bond10 nomme le « rudimentaire », qui contient tout ce qui est. Une recherche qui puisse nourrir les autres aspects de la danse et s’en nourrir (ainsi que Jacques Le Goff dit nourrir sa recherche de ses expériences pédagogiques)11.
La recherche, ce n’est pas seulement l’histoire, l’analyse… c’est la vie de la danse, c’est chercher à éclairer ce qui la fait et ce qu’elle est. Eclairer pour transmettre. Tout ceci implique que l’on accepte la difficulté, la fragilité, la perte, jusqu’à en faire des éléments fondateurs. Pratique à risque, militante, pas confortable, pas trop assise. Comme si la recherche en question n’allait pas de soi, et qu’elle doive accepter d’être une recherche sur la recherche. Qui sont les acteurs de cette recherche ? Des danseurs ratés, des chorégraphes en panne ? Va-t-on vers un temps où l’on fabrique des chercheurs, comme on s’est mis à fabriquer des pédagogues, dont certains sont vierges de l’expérience de la danse ?
Quels sont les lieux ? Est-elle condamnée à entrer dans les temples, en Bernard-l’hermite, pour y quémander non seulement les prières, mais les aumônes ? Ne peut-elle aspirer à ses propres lieux et à des moyens autonomes ?

Réconciliation

Naguère encore,12, je me plaisais à parler de réconciliation, d’un mouvement qui ré-unisse les différents moments de la danse contemporaine, fondateurs de son identité. Dans cette perspective, le danseur ne serait pas dans la création, mais dans l’invention (au double sens du mot) et la novation.
Mettre le danseur au centre de la danse fait peur ; cela pose certes la question de sa disparition. Borgès a dit qu’un homme n’est vraiment mort que lorsque le dernier homme qui l’a connu est mort. Beaucoup de danseurs qui meurent semblent emporter avec eux leur secret, mais il se trouve toujours un filament qui nous relie à ceux qui nous ont enfantés.

Le Mas de Danse, nov-déc. 2003 


1. D’une génération pour qui la danse est fondamentalement et indissociablement constituée de pratique, pédagogie, création et recherche, Dominique Dupuy peut se réclamer du seul nom de danseur, qui implique son engagement total dans la danse. Au cours des décennies, en dehors de ses activités d’interprète, de créateur et de pédagogue, il a notamment participé aux travaux de l’AFREC (Association française de recherches et d’études chorégraphiques), initié et animé le secteur danse de l’ARC (animation, recherche, confrontation) au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris. Créateur et responsable du département danse de l’IPMC (Institut de Pédagogie musicale et chorégraphique), il a fortement contribué au réveil de l’idée de la recherche, notamment par quelques actions emblématiques: Jeudis de la danse, Autre Pas, revue Marsyas… Aujourd’hui il met sa pensée et son expérience en pratique au sein du Mas de la Danse, Centre d’Etudes et de Recherches en danse contemporaine, qu’il dirige avec Françoise Dupuy, sa complice de toujours.

2. Michel Foucault, cité par Jean – Paul Moreigne in Penser/rêver n°4, éd. Mercure de France

3. Alain Berthoz, La décision, éd. Le seuil 

4. Entre deux tables…la veillée…, in Correspondances n°4, Le Mas de la Danse

5. Pierre Bourdieu in Actes de la recherche en sciences sociales, janvier 86, cité par Jacques Le Goff in Saint – Louis

6. Jacques Le Goff in Saint – Louis

7. Simon Leys, La Mer dans la littérature française, Ed. Plon

8. Henri Meschonnic, Poétique du traduire , Ed. Verdier

9. George Steiner, Cahier de l’Herne

10. Edward Bond, Grammaire de l’art, logique de l’humain in Le Monde

11. Jacques Le Goff, ouvrage cité.

12. La réconciliation in Correspondances n°6, Le Mas de la Danse

in, Contredanse (www.contredanse.org)